mercredi 24 juin 2009

SPIRIT SUR LE GRAND HUIT BAVAROIS

Heid is so a schener Tog ! ...

Grosse Acht durch Bayern

Big Bavarian Eight

BRM 1000 KM
10 - 14 juin 2009

Pour quelques jours, la Haut-Varoise que je suis est devenue Bavaroise. Même si j’ai beaucoup oublié et que je ne trouve plus mes mots, je ne me sens pas vraiment étrangère en Allemagne. Mon père travaillait au service commercial de l’ambassade de France. Née en Suisse, j’ai passé la majeure partie de mon enfance à Berlin, une ville fascinante. Logée à l’Est, scolarisée à l’Ouest, j’ai grandi à cheval entre deux mondes inconciliables, deux modèles sociaux antagonistes, franchissant quotidiennement, sans aucune difficulté, ce Mur où d’autres laissaient leur vie. Plus tard, mon père ayant changé de poste, j’ai vécu deux années à Bonn, le temps d’empocher le bac, avant de débarquer à Paris pour les études. Mais je n’avais encore jamais été en Bavière...


Bad Feinlbach

Quelques traits caractéristiques d’un village bavarois: un clocher aux formes presque orientales, un «Maibaum» sur la place, «Grüss Gott» marqué à l’entrée, beaucoup de chats et de bicyclettes, beaucoup de verdure, des rues propres, des jardins bien entretenus, des maisons pimpantes, des gens calmes et souriants.
Les automobilistes, dans l’ensemble, sont courtois et respectueux. Un réseau impressionnant de pistes cyclables, qui doublent beaucoup de routes ou s’aventurent seules en pleine campagne, incite à la pratique du vélo. J’ai vu des familles entières pédaler au bord des rivières, j’ai vu une vingtaine de bicyclettes adossées au mur d’une petite église où l’on chantait la messe, et autant de «Drahtesel» dans une charmante clairière où se tenait un banquet.
Aujourd'hui, la Bavière est l'un des Länder les plus riches de l'Allemagne réunifiée (avec l'un des taux de chômage les plus bas). Contrairement à l'Allemagne du Nord, elle est très majoritairement catholique et politiquement plus conservatrice (avec une dominante de la CSU, l’Union chrétienne-sociale).


Maibäume

La capitale de l’Etat de Bavière est Munich (München). Parmi les noms de villes qui vous diront peut-être quelque chose, citons Nuremberg, Bayreuth, Augsbourg et Ratisbonne (Regensburg).
Mais le parcours du Grand Huit évite les grosses agglomérations. A l’instar d’aventures bien gauloises, tout commence dans un sympathique petit village, où d’irréductibles randonneurs résistent encore et toujours à la monotonie...


Osterdorf

Osterdorf, 760km à l’est de Paris, petit village bucolique perdu dans le Jura Franconien (Fränkische Alb), 300 âmes, sans compter chats, chiens et vaches. Une passion, la randonnée longue distance. Deux passionnés, Karl et Heidi Weimann. Karl a terminé son premier PBP en 1995. Depuis 2001, il organise la série des brevets qualificatifs à Osterdorf, à laquelle il ajoute un 1000 un peu particulier, le Grand Huit Bavarois.
Karl et Heidi ont installé leur quartier général dans l’ancienne école d’Osterdorf, à côté de l’église, sur la place du village, qui est recouverte d’une belle pelouse (Anger).
Les locaux comprennent une salle qui sert de réfectoire, une cuisine spacieuse, des douches, des WC et une grande pièce à l’étage, où sont installés des lits de camp: c’est le dortoir. Les murs sont décorés de trophées, médailles et banderoles en hommage à PBP et aux Randonneurs Mondiaux. Deux tours Eiffel trônent dans une vitrine, et à l’entrée, les visiteurs sont accueillis par les drapeaux de tous les pays qui ont été représentés aux brevets d’Osterdorf.


Les trophées de Karl


Le Grand Huit Bavarois, die Herausforderung!

Quand j’étais gamine, je préférais les manèges musicaux et les chevaux de bois qui m’emmenaient dans leur ronde paisible et immuable, en oscillant doucement. Je ne m’en lassais pas, je partais dans des rêves sans fin. Jamais je ne suis montée sur un grand huit, j’étais une enfant très prudente et très calme, je ne me sentais pas du tout à l’aise dès que tout le monde se mettait à crier et que les choses allaient trop vite... d’ailleurs je n’ai pas changé...


Le Grand Huit Bavarois est un huit géographique. On commence par une boucle de 628km à l’issue de laquelle on revient à Osterdorf, dans les locaux de Karl, où l’on profite du réfectoire, des douches et du dortoir, puis on repart pour une seconde boucle de 433km. En fait, c’est la réunion du 600 et du 400 d’Osterdorf (qui sont cependant parcourus en sens inverse).
A l’exception de deux contrôles tenus par les organisateurs (Duftbräu au km304 et Deuerling au km521), on fait valider sa carte de route dans des stations-service ou des aires de repos autoroutières, dont la plupart sont ouvertes 24h/24. Leur localisation est précisée sur la feuille de route (road-book). Les gérants sont au courant de l’épreuve et jouent le jeu: ce sont eux qui apposent le cachet et notent l’horaire de passage sur la carte. En contrepartie, ils ont l’assurance que les randonneurs affamés feront quelques emplettes chez eux.
Le Grand Huit est réputé coriace en raison de son important dénivelé, plus de 10.000 mètres disent les organisateurs, 11.800 selon Openrunner:

Die Berge sind nicht Deine Gegner sondern Deine Herausforderung...
Très littéralement: «les montagnes ne sont pas tes adversaires, mais ton défi»...





Un peu de géographie...

L’Etat libre de Bavière (Freistaat Bayern) est le plus grand des seize Länder allemands. Située dans la partie méridionale de l’Allemagne, la Bavière est séparée de la République Tchèque par la profonde forêt de Bohème, à l’est, et de l’Autriche par la chaîne des Alpes, au sud.
Traditionnellement, la Bavière se compose de trois pays, la Franconie (Haute, Moyenne et Inférieure), la Souabe (Schwaben) et l’Ancienne Bavière (Altbayern, correspondant à la partie la plus ancienne, avec la Haute Bavière, la Basse Bavière et le Haut Palatinat).

Mon atlas est vieux, cherchez l'erreur...

Bien que différents des nôtres, les paysages bavarois m’ont paru familiers: c’est de la moyenne montagne, nous nous situons entre 300 et 600 mètres d’altitude, avec des passages à 800 mètres.
Les contreforts des Préalpes, qui s’étendent du Danube, au nord, à la chaîne des Alpes bavaroises, au sud, forment un ensemble très varié de vallées, de collines parfois bien hautes et de plateaux, ponctué de grands lacs (nous en longeons quelques-uns: le Starnberger See, le Tegernsee et le Chiemsee). Des Alpes proviennent le Lech, l'Isar et l'Inn, affluents du Danube que nous traversons au cours de notre périple (Landsberg am Lech, Bad Tölz, Nussdorf am Inn, Pürten am Inn, Wörth an der Isar).
Le point culminant de la Bavière est la Zugspitze (2962m), dans le massif du Wettersteingebirge (circonscription de Garmisch - Partenkirchen). Nous ne nous aventurons pas dans les Alpes elles-mêmes. Le plus haut massif que nous escaladons est le Samerberg, avec un passage à 850 mètres d’altitude.
Le célèbre Danube (Donau) prend sa source plus à l’ouest, en Forêt Noire; lors de son passage en Bavière, c’est encore un gamin, mais il a déjà belle allure et ses eaux sont limpides. Nous le franchissons deux fois durant la première boucle, à Marxheim (en «montant» vers le sud) et à Poikam (en «redescendant» vers le nord). Il coule ensuite vers l’Autriche, arrosant Passau et Linz).
Au nord du Danube s’étend le Jura Franconien, plateau calcaire d’altitude modeste. Rappelons que le massif du Jura s’étire en croissant, au nord des Alpes, depuis la France, jusqu'à la Bavière en passant par la Suisse. En Bavière, on distingue le Jura Souabe (Schwäbische Alb), que nous ne visitons pas, et le Jura Franconien (Fränkische Alb).
Le nom «Alb» proviendrait du celtique, où il désigne un pâturage de montagne, mais les Allemands emploient aussi l’appellation «Jura».
Le Jura Franconien englobe toute la partie septentrionale de notre parcours, depuis la très touristique Suisse Franconienne (Fränkische Schweiz) à l’extrémité nord, jusqu’à l’Altmühltal, avec beaucoup de particularismes régionaux (Schwarze Laaber, Hersbrucker Alb, Oberpfälzer Alb, appelée aussi Bayerischer Jura). On y trouve beaucoup de falaises et de grottes creusées dans le calcaire par le Danube et ses affluents. Ce sont des vallées encaissées, des hauts plateaux, des forêts profondes, des côtes innombrables, parfois très raides.
L'Altmühl, fleuve venu de Moyenne Franconie, est également un affluent du Danube. Serpentant dans une riante vallée, il a donné son nom au Parc Naturel d’Altmühltal, où se niche le village d’Osterdorf, sur la commune de Pappenheim, au centre du Grand Huit Bavarois.


Pappenheim


Un peu d’histoire...

Les ARA en quelques dates:
1991, Ulf Roeper et Claus Czycholl, de Hambourg, sont les premiers Allemands à terminer PBP. Ils ont passé les brevets qualificatifs en Scandinavie.
1992, ARA (Audax Randonneurs Allemagne), est créé à Hambourg, en présence de Robert et Suzanne Lepertel.
1993, ARA est affilié aux Randonneurs Mondiaux et organise à Hambourg une première série de BRM de 200, 300, 400 et 600km homologués par l’ACP. De nombreuses séries suivront.
1995, 26 randonneurs allemands terminent PBP, dont Karl Weimann. Le premier 1000 est organisé à Hambourg.
1999, 85 randonneurs allemands terminent PBP.
2001, les organisateurs ARA se multiplient avec les sections de Berlin - Brandebourg, Munich, Hessen et Bavière du Nord - Jura Franconien, où Karl et Heidi Weimann organisent leur premier 1000. Dans les années qui suivent, les sections essaiment encore. Actuellement, ARA en compte douze, qui couvrent tout le territoire.
2003, 185 randonneurs allemands terminent PBP.
2005, ARA organise la première Flèche Allemagne, en direction de la Wartburg à Eisenach.
2007, 292 randonneurs allemands terminent PBP.
2009 (août), ARA organise le premier 1200 en Allemagne... à Osterdorf!
Site officiel des ARA (Président Claus Czycholl)
Site des ARA Nordbayern – Fränkische Alb (Karl Weimann)


Sur le maillot des ARA, Deutschland est écrit en français...



Venons-en au fait...



Jeudi 11 juin, en milieu de matinée. Comme de coutume au départ de chaque brevet, Karl monte sur un escabeau et harangue la petite troupe qui s’assemble sous un ciel menaçant. Il nous donne les dernières recommandations et nous dévoile son rêve: que cinquante randonneurs terminent un jour le Grand Huit.
Lors de la première édition, en 2001, ils n’étaient que trois. L’année d’après, 14 réussirent, sur 21 partants. Puis 21, 14, 24, 25, 32, 35... Aujourd’hui, nous sommes une cinquantaine de candidats.
Ce sont en grande majorité des Allemands bien sûr. Karl et Heidi, ravis de voir deux Français à Osterdorf, nous ont accueillis très chaleureusement, Jim et moi.
Tous ceux qui sont là, sont des originaux, des passionnés. 70% ont fait PBP. Il n’y a pas de Mickey au départ du Grand Huit. Ce sont des costauds. Beaucoup de jeunes, joyeux, solides et en pleine forme. Deux autres filles seulement, Elisabeth la farfelue, qui a prêté à Jim un de ses innombrables feux arrières, et Waltraud, au regard clair, concentrée, qui ne parle ni ne sourit guère. Parmi les vélos spéciaux, il y a la triplette des frères Klass, et deux vélos couchés.
Tous ont des sacoches et une dynamo dans le moyeu avant. Des purs et durs: non seulement je n’ai pas vu l’ombre d’une voiture accompagnatrice, mais certains sont même venus de chez eux à vélo, avec la tente sur le porte-bagages, pour camper à Osterdorf la veille du départ.


Karl harangue les troupes avant le départ

10h00, un coup de tonnerre, l’orage éclate et le peloton s’élance sous la pluie battante, à toute allure, car Osterdorf étant en hauteur, nous descendons dans la vallée de l’Altmühl.
A peine deux kilomètres plus loin, dans le centre ville de Pappenheim, le RZWO, qui est encore un jeune vélo plein d’espiègleries, inflige à son maître une crevaison sonore. Nous nous réfugions sous un porche. Jim, les doigts gourds, peine à monter un autre boyau, les minutes passent, tous les autres sont partis devant et nous nous retrouvons seuls.
Nous comptions suivre un groupe au moins jusqu’au premier contrôle, c’est raté, nous voilà déjà en prise avec des problèmes d’orientation. J’ai beau avoir potassé l’itinéraire, que j’ai tracé sur une carte, je trouve la signalisation locale plutôt médiocre, voire défaillante. Ma carte est au 1/375000ème, elle n’est pas assez précise.
Nous tentons de nous conformer aux indications du road-book, droite - gauche, gauche - droite, gauche - droite - gauche, à l’église à droite, après le feu à gauche, à la sortie deux fois à droite, c’est laborieux, surtout quand aucun panneau ne vient confirmer nos choix. J’ai la désagréable impression d’aller à l’aveuglette, c’est dur pour les nerfs, surtout que nous perdons beaucoup de temps à nous arrêter, à lire la carte et à demander notre chemin aux autochtones...
Je commets une première erreur à Wittesheim, qui se solde par un détour de quelques kilomètres, nous n’avons même pas fait vingt bornes, et il nous en reste plus de 1000 à parcourir! Jim s’inquiète («à ce rythme-là, il nous faudra une semaine!») et je m’en veux de ne pas avoir appris à me servir d’un GPS (j’en ai pourtant acheté un, mais nous sommes encore fâchés lui et moi - c’est comme ça, les blondes)...


Le Lech rejoint le Danube à Marxheim

Heureusement la pluie cesse, mais elle est remplacée par un fort vent contraire, dont nous éprouvons pleinement la vigueur une fois sortis des collines de l’Altmühltal, sur une section plate, de l’autre côté du Danube. C’est un vent du sud-ouest soufflant en violentes bourrasques. Progressant péniblement, nous atteignons le premier contrôle, Wertingen (km69), d’où les derniers randonneurs s’apprêtent à repartir. Karl est parmi eux. Très gentiment, ils nous attendent quelques minutes. Nous effectuons un pointage éclair à la station-service OMV et leur emboîtons le pas.
Ils roulent moins vite que nous, mais Jim se dit qu’en les suivant, nous nous épargnerons toutes les tergiversations et errances, qui nous ralentissent encore davantage. Je le préviens que Karl utilisera peu ou prou la totalité du délai imparti, soit jusqu’à dimanche midi. Si nous voulons avoir une chance de terminer samedi soir, comme nous l’avons envisagé, nous devons accélérer. Jim, pour qui il est hors de question de faire trois nuits sur le vélo, comprend que nous devons quitter ce groupe.

Nous partons donc devant, roulant à notre allure (c’est-à-dire à la mienne, puisque mon compagnon serait capable d’aller plus vite), et redoublant d’attention pour repérer le bon itinéraire. Un bruit suspect émane de la roue arrière du RZWO, impossible d’en déterminer l’origine, son propriétaire n’est pas tranquille, il ne lui reste plus qu’un boyau de rechange (il m’accorde que, pour la rando, la formule pneus – chambres - rustines, c’est quand même plus prudent).
Une dizaine de kilomètres avant Landsberg am Lech (km156), nous rattrapons deux randonneurs et décidons de les suivre jusqu’au contrôle, qui s’effectue cette fois-ci dans une station-service Aral. Il est environ 17h30, nous nous restaurons. D’autres randonneurs sont là, mais nous repartons sans attendre, pour respecter notre tableau de marche.


Landsberg am Lech, contrôle

Landsberg am Lech, centre ville


Le Starnbergersee

Le vent est désormais assez favorable puisque nous roulons vers l’est. Le soleil s’impose. Unissant nos efforts, nous réussissons à naviguer sans halte ni détour. C’est un sans-faute jusqu’à Bad Tölz (km239), enfin presque, puisqu’à l’entrée de la ville, nous suivons naïvement un randonneur bavarois que nous venons de rattraper... et qui s’égare. Je crois que Jim l’aurait bouffé...
Car mon compagnon ressent de plus en plus nettement la nécessité d’avancer, si nous comptons échapper à la troisième nuit. Il a déjà avalé son sandwich et piaffe d’impatience devant la station Aral, alors que j’en suis encore à la moitié du mien, assise sur les bancs que le gérant a mis à notre disposition, dans le boxe destiné au lavage des voitures, sous l’étrange lumière des néons violets.
Pouce! Je dois encore enfiler mes jambières, mon pull, remplir les bidons, consulter la carte, envoyer un sms... il n’est pas question que je prenne des photos... «Je croyais que tu ne t’arrêtais pas longtemps». Pas longtemps, certes, mais tout de même! Il me met un peu la pression, je comprends fort bien ce qui le motive, et pourtant, je sens déjà que les choses ne se passeront pas comme prévu, que nous mettrons beaucoup plus de temps. Je n’ose pas trop le lui dire, je lui propose de le laisser partir devant, à son rythme, il refuse: «On a dit qu’on le faisait ensemble».


Bad Tölz et l'Isar


Le Schliersee

Nous repartons donc de conserve à la nuit tombante. La route est calme, il fait doux. Cette section est la plus proche des Alpes. Entre 700 et 800 mètres d’altitude, nous sommes vraiment au pied des hautes montagnes, je regrette de ne pas les voir. C’est également là que s’étendent de splendides lacs alpins, le Tegernsee, le Schliersee, décidément, ça vaudrait le coup de revenir de jour.
Mais au fait, le Schliersee... on ne devait pas y passer... «Jean-Marie? je crois qu’on est plantés»... Arrêt immédiat, soupir, nous consultons la carte à la lumière de la frontale. En effet, nous sommes allés trop vers le nord, nous pédalons sur la Deutsche Alpenstrasse et si nous continuons encore un peu, nous allons nous retrouver à 1100m, au sommet du Hochkreut, derrière le massif du Wendelstein.
C’est plus fort que nous, Jim comme moi, nous tendons par instinct vers les cols! Faire demi-tour nous coûterait trop de temps, heureusement nous pouvons obliquer vers le sud à Aurach, et rattraper la bonne route 9km plus loin. Le détour nous aura rajouté 10km.
Entre temps, le ciel s’est couvert, un fin crachin tombe, la chaussée est mouillée, ce qui complique la longue descente jusqu’à l’Inn.


La région de jour (vers Bad Feilnbach)


Nussdorf am Inn, massif du Wendelstein


Dans le Samerberg


Duftbräu


Dans le Samerberg

Commence alors un exercice d’artiste: rallier Duftbräu (km303), un chalet perché en pleine montagne, à 850 mètres d’altitude environ, dans le massif du Samerberg - massif qui culmine au Hochries (1563m) et au sud duquel passe la frontière autrichienne.
«Nussdorf, à gauche dans le virage à droite», dit le road-book. Une fois au centre de Nussdorf, je tourne à gauche dans un virage à droite, est-ce le bon, je l’ignore, il y a là une petite route forestière qui part dans la montagne, évidemment sans aucun panneau, je m’y engage résolument, c’est ce que j’appelle un coup de poker. Jim me suit sans piper mot, comment peut-il avoir confiance à ce point?
Quelques indices me confortent, nous grimpons en longeant un torrent, ce qui correspond à la carte. Au bout de cinq kilomètres d’ascension, j’aperçois enfin une petite pancarte en bois posée à l’attention des randonneurs pédestres, je m’arrête pour lire, Holzmann, ouf, c’est le bon chemin!
Après Holzmann, l’hôtelier de Duftbräu s’est fendu de quelques panneaux, c’est rassurant, car la pente se fait très raide, on s’enfonce de plus en plus dans le massif, que l’on devine vaguement, ça me rappelle la montagne de Lure et le col de Sampeyre. Mais voici enfin de la lumière, une tente, des vélos.




Sous la tente, deux tables, des bancs, quelques randonneurs dînent. La famille Beyreuther, qui tient ce contrôle, est remarquablement organisée. En un tournemain, on me sert un plat de pâtes sauce tomate et un grand gobelet de café, qui font un bien fou. Jim, lui, se sent un peu nauséeux, il a du mal à manger, mais il me laisse prendre mon temps. Je discute avec l’un de nos hôtes, qui me dit que j’ai un très beau vélo! Et tandis que mon cher Spirit plastronne, j’enfile ce que j’ai de plus chaud, il pleuvote toujours, la descente s’annonce froide. Nous repartons vers 01h30 (vendredi), théoriquement dans les temps pour finir samedi soir.


Grainbach


Frasdorf

139 kilomètres nous séparent du prochain contrôle, Wörth an der Isar. Ces bornes sont assez aisées, la tendance est à la descente, la pluie cesse, le vent est légèrement favorable, la route est facile à trouver. Nous avançons bien. Je combats l’envie de dormir à coups de café en poudre, rien de bien méchant. La lune gibbeuse trône au milieu d’une cour de nuages, diffusant sa lumière rousse sur les eaux du Chiemsee, un immense lac dans un écrin de montagnes.
Le tableau est très romantique, il m’inspire, et comme nous rattrapons deux collègues allemands, je les interpelle ainsi: «Wer reitet so spät»... – «durch Nacht und Wind», me répond sur-le-champ ce randonneur. Rien à dire, ils connaissent leurs classiques!...


Le Chiemsee, de jour

Dès 03h30, le ciel commence à virer au bleu et la campagne bavaroise émerge lentement de l’ombre. Vers cinq heures, nous faisons halte dans une station Aral, du côté de Pürten am Inn (km379), histoire de prendre un petit déjeuner. Jim m’avoue qu’il a mal au genou. Comme ce n’est pas le genre à se plaindre, j’imagine qu’il doit supporter la douleur depuis un bon moment déjà, et que l’affaire est sérieuse.



En effet. Mon compagnon souffre. La moindre côte lui est un supplice et, plus nous progressons, plus elles se font nombreuses et raides. Nous avançons lentement. Il doit mettre pied à terre. J’essaie de le réconforter mais je suis impuissante, je connais cette douleur, je sais qu’elle peut devenir intolérable.
A la sortie de Vilsbiburg, au sommet d’une énième côte, Jim se rend à l’évidence. C’est fini. «Vas-y, je te retarde, ne m’attends pas». Il reste bien 200 bornes jusqu’à Osterdorf. Il est résigné à les faire, tant bien que mal, sans demander l’aide de qui que ce soit... par fierté peut-être? mais de toute façon, il n’y a guère d’autre solution...
Que faire? Rester avec lui, abandonner... rentrer à Osterdorf, s’en tenir aux 630km de la première boucle. «On a dit qu’on le faisait ensemble». Puis-je le laisser tomber? N’est-ce pas terriblement égoïste? Pourtant, je tiens à ce 1000, je ne veux pas abandonner.
D’ailleurs Jim ne me le demande pas - au contraire, il m’encourage. C’est un grand garçon, j’ai confiance, il va se débrouiller. Il n’y a plus grand’chose à dire. Le cœur gros, je le laisse au bord de la route et repars seule, en essayant de ne pas me retourner...


Zangberg

Campagne à Vilsbiburg


Bayerbach

La suite est très difficile. Le moral a pris un sacré coup. Je stoppe une vingtaine de minutes à l’aire de repos de Wörth sur Isar (km440), cinquième contrôle. Comme je repars, Jim arrive, il n’est pas très loin derrière moi. Je le rencontre une dernière fois vers Buchausen, car il a pris une route plus directe et que j’ai perdu du temps à chercher mon chemin.
En effet, les problèmes d’orientation recommencent. Cette section est très délicate. Par peur de rajouter des kilomètres superflus, je préfère m’arrêter pour interroger les habitants, qui sont tous d’une grande amabilité.
Les côtes se succèdent sans discontinuer. De plus, j’oblique progressivement vers l’ouest: c’est le début d’un long combat contre un vent impitoyable, qui m’épuise et me dessèche. Je n’avance plus. Après la rampe de Bergmatting, comme je remonte la vallée de la Schwarze Laaber, je savoure quelques instants de répit, abritée derrière une machine agricole.


Le Danube à Poikam


Vers Bergmatting

Le sixième contrôle se situe en haut d’une belle côte, à Hasslach, quartier de Deuerling, dans la maison des Meixensberger, une famille passionnée de randonnée. Karl Meixensberger effectue d’ailleurs le Grand Huit pour la septième fois, et comme c’est un costaud, il est déjà passé il y a fort longtemps.
L’accueil est chaleureux. Le garage a été transformé en petit réfectoire. Je m’assois dans un fauteuil, madame Meixensberger m’apporte un plat de pâtes et un bol de café. Elle me propose une chaise longue dans le jardin. J’hésite. Je ferais bien de me reposer un instant. D’un autre côté, je préférerais pousser jusqu’à Osterdorf, il me reste 107km, ce n’est tout de même pas le bout du monde!


Beilngries

Ai-je bien fait de repartir? Après le crochet par Laaber et la côte de Haag, je suis victime d’assoupissements. Je dois m’arrêter à deux reprises, la tête embrumée; une première fois dans la nature, pour prendre du café en poudre, une seconde fois à Beilngries, dans une station-service, où je m’offre un véritable café, agrémenté d’un carré Ritter Sport au chocolat noir fourré de pâte d’amande – une friandise dont j’abuse en ce moment, car je ne la trouve pas couramment en France et qu’elle me rappelle mon enfance.
Ce diable de vent, que j’ai désormais de face, ne me laisse pas un instant de répit. Il souffle en rafales furieuses, arrachant de petites branches aux arbres et me scotchant au bitume. Dem Bürger fliegt vom spitzen Kopf der Hut!
Sur les portions de plat, à travers champs, il m’est impossible d’atteindre les 20km/h. Les côtes sont finalement moins désespérantes, et pourtant elles sont sévères. Dürn, Mallersteten, Hirschberg, puis la Jura Hochstrasse, j’ai changé de parc d’attraction, ce n’est plus le grand huit bavarois, ce sont les montagnes russes!
Les trente dernières bornes sont moins accidentées, mais le vent fait toujours rage, ma tête bourdonne, mes jambes sont lourdes, je suis essorée, racornie, exténuée.

A la fatigue physique se joint un gros accès de déprime, car ma progression laborieuse et mes haltes répétées ont fait que j’ai mis six heures et demie pour faire les 107km... «tu es complètement naze ma vieille»... et les mauvaises pensées de rappliquer, comme des vautours sentant la charogne... Je suis cuite, comment ferais-je encore plus de 400 bornes, seule, en luttant contre le vent, en cherchant ma route? Et pendant ce temps, Jim va tourner en rond à Osterdorf, alors qu’il doit être impatient de rentrer à Paris... Cela a-t-il un sens? Ne me contenterais-je pas d’un beau 600?... C’est si simple... J’arrive à Osterdorf... une bonne douche... un dîner sympa... on charge Spirit dans la voiture, et Auf wiedersehen!

Ah mais c’est que je les connais, ces pensées-là. Epuisée, d’accord, mais briscarde. On ne me la fait pas. «Essaie seulement d’abandonner, et tu le regretteras dans les cinq minutes qui vont suivre!... Tu n’as mal nulle part, tu manques de sommeil, c’est tout. Dors quelques heures et réfléchis après. Tu n’auras plus le vent de face puisque tu iras vers le nord. Tu as tout ton temps, il y a 75 heures de délai... il t’en reste 41... même en cherchant ta route, ça devrait suffire... Il faut le faire, ce Grand Huit... D’abord abandonner, c’est trop la honte, comme on dit aujourd’hui. Que vont penser Karl, Heidi, tes collègues de l’ACP, tous tes potes, et les lecteurs de Rando Spirit?... Et puis tu as envie de le faire... envie de voir la Suisse Franconienne... Tu as encore des réserves, ça j’en suis sûre... tu n’as aucune excuse... l’aventure continue»...

Le Grand Huit Bavarois est un 1000 extrêmement exigeant par son dénivelé, certes, mais sa plus grande difficulté réside dans la nature même du tracé, qui contient un piège redoutable: on revient au point de départ après 626 kilomètres, qui ne sont pas de tout repos: la tentation d’en rester là est très forte.

Je gagne Osterdorf peu après 20h00. Surprise, le RZWO est déjà là. Jim n’a pas pointé à Deuerling, il a pris au plus court, il a dû drôlement souffrir quand même. Nous dînons ensemble, Heidi est aux petits soins. Puis nous nous séparons, je monte au dortoir, Jim part en quête d’un hôtel.
Je m’allonge sur un lit de camp, avec le pull, les jambières, les boules Quies dans les oreilles, le buff sur les yeux. Je m’endors et me réveille aussitôt. J’ai froid. Je me relève, vais chercher ma couverture de survie dans ma sacoche. Cette fois j’ai bien chaud, je dors pour de bon, trois heures durant.
J’ouvre l’œil de moi-même, juste avant minuit, et descends au réfectoire sans me poser de question. Un thé, des céréales, quelques gâteaux... je n’ai pas faim... j’essaie de regarder la carte. La suite du programme s’annonce compliquée. «Sind noch alle Knochen dabei?» me lance un grand gaillard en souriant. Amusée, je secoue la tête en signe de doute... puis je réfléchis... ce gars s’apprête à repartir, avec un collègue... il y a des occasions qui ne se ratent pas...
Je me risque. Je leur demande si je peux les suivre, au moins sur les premiers kilomètres, car je ne connais pas la route. Ils acceptent de bon cœur. Les présentations sont vite faites: Andreas, Walter, Sophie. A toute allure, j’enfile mon gore-tex, fixe ma frontale sur le casque, fourre mes gâteaux dans ma sacoche, et en avant!

Il est 00h15, samedi. Les deux randonneurs dévalent la côte d’Osterdorf comme des boulets, j’ai peine à les suivre, mais ensuite tout va pour le mieux, nous roulons à la même allure, je me laisse guider. Quel plaisir – d’autant plus que le road-book, effectivement, m’aurait posé bien des problèmes. Jugez un peu:

Extrait du road-book; à gauche, une traduction française

Mais Andreas et Walter, multi-récidivistes sur le Grand Huit, circulent dans ce labyrinthe nocturne comme des poissons dans l’eau.
Conclusion, le système BAV-NAV (Bavarian Navigator) vaut encore mieux qu’un GPS...

Le vent s’est calmé. Le ciel est bien dégagé, la nuit, glaciale. Sur les 98km qui mènent à Hessdorf, il y a peu de côtes, la tendance est même à la descente. Mes nouveaux compagnons ont adopté un rythme tranquille, très régulier. Ils n’hésitent pas à marquer quelques brèves pauses, pour s’alimenter ou ajouter un vêtement. Andreas, grand et mince, mouline dans les bosses avec aisance. Walter semble plus âgé, et au premier abord, un peu d’embonpoint pourrait faire douter de ses compétences, mais ces doutes se dissipent dès qu’on le voit posé sur le vélo: souple, fluide, efficace. Je suis tombée sur des randonneurs solides et expérimentés.
Ils échangent parfois quelques paroles, sans que jamais l’un n’impose quoi que ce soit à l’autre, ni ne donne de conseil, ni ne manifeste la moindre mauvaise humeur – il règne entre eux un grand respect mutuel, dont je bénéficie aussi. Je reconnais bien là mes pairs. Personne ne se mêle de ma façon de pédaler ni de ma tenue ou de mon bagage. Nous sommes trois randonneurs qui faisons route ensemble, à égalité. Et c’est tout naturel...


Cadolzburg, de jour

03h30, le jour pointe déjà. Un quatrième larron nous rattrape et bavarde un peu avec Walter. «Tu comprends quelque chose?» me demande Andreas. «Rien du tout!» - «Pas étonnant, c’est du Bavarois!»...
Le Bavarois roule les R et chante presque comme un méridional. Une large partie de la population utilise encore quotidiennement ce dialecte, qui est également parlé en Autriche (les autres dialectes parlés en Bavière sont le franconien et le souabe).
Le jour s’est levé, nous pédalons en pleine campagne, traversant des nappes de brouillard au-dessus desquelles se hisse un soleil rougeoyant. C’est le calme total, un chevreuil bondit dans les champs. J’ai vaincu l’envie de dormir, je me sens bien, j’ai retrouvé de bonnes jambes et la joie au cœur, car je sais désormais que j’irai au bout, même si de grandes difficultés m’attendent encore.
A Hessdorf (km726), Andreas et Walter jettent leur dévolu sur une Bäckerei (boulangerie), il y fait bon chaud et on peut s’attabler pour dévorer des viennoiseries accompagnées de boissons chaudes. Nous allons ensuite pointer à la station-service indiquée sur la carte de route. Mes compagnons prennent leur temps, ce sont vraiment des randonneurs, ils ne courent pas après chaque minute qui passe.


Hirschaid

Le prochain contrôle est à 137km et je constate qu’il serait très facile de couper pour y arriver plus vite, mais cela ne viendrait jamais à l’idée d’un randonneur allemand, aussi n’ont-ils pas besoin de contrôle secret. J’admire leur discipline, ils ne se permettraient pas de s’écarter du road-book, serait-ce d’un cheveu.
Une trentaine de bornes sur le plat, et nous abordons le massif de la Suisse Franconienne. Les paysages sont magnifiques, mais les côtes parfois très raides. Celles de Zeegendorf et de Wichsenstein font du 18%. Nous nous arrêtons à Ebermannstadt (km800) pour nous ravitailler dans une supérette. On y vend des demi-litres de lait sucré et fruité, un régal, désaltérant, léger et nourrissant.


Wichsenstein


Gössweinstein

La chaleur augmente. Nous marquons un second arrêt quarante kilomètres plus loin: ne trouvant ni fontaine ni robinet, nous devons acheter de l’eau en bouteille.
Encore une belle ascension et nous basculons vers le Haut Palatinat. A la hauteur de Pegnitz, nous accédons, par un chemin confidentiel, à une vaste aire de repos (Raststätte) sur l’autoroute A9, qui traverse le Jura Franconien - notre neuvième contrôle (km863).
C’est la première fois que j’arrive à vélo sur une aire de repos autoroutière. L’idée n’est pas mauvaise, car les sanitaires sont commodes et la restauration, abondante et variée, à n’importe quelle heure du jour et de la nuit. Les automobilistes nous jettent un regard mi-surpris, mi-amusé, d'autant plus étonnés qu'au même moment, les frères Klass repartent sur leur triplette, suivis d’un vélo couché. On ne voit pas souvent de tels routiers sur la Raststätte Fränkische Schweiz!...


Püttlach


Dans une forêt du Haut Palatinat

La suite est un peu plus facile, mais toujours très vallonnée. Le vent nous laisse en paix et la chaleur diminue. Nous traversons une magnifique forêt (le Veldensteiner Forst), puis une campagne qui me paraît idyllique. Cependant Andreas subit un gros coup de fatigue, il a besoin de fermer les yeux quelques minutes. Nous nous allongeons tous les trois sur une agréable pelouse, à l’ombre d’un arbre, dans les environs de Königstein. La tranquillité est parfaite, de sorte que je parviens à roupiller un peu. L’arrêt dure trois quarts d’heure. Ces instants de sommeil gagnés sont précieux – il est évident, désormais, qu’il faudra compter avec une troisième nuit.


Königstein


Amberg

Dans la soirée, nous gagnons une seconde aire de repos autoroutière, cette fois-ci sur l’A6, l’Oberpfälzer Alb Süd, dixième contrôle (km939). Elle est ouvertement accessible depuis la route locale. On remarque à peine l’autoroute, isolée par un mur de végétation. Nous ne traînons guère, désireux d’avancer le plus possible avant la tombée de la nuit. Il nous reste 122 kilomètres jusqu’à Osterdorf et 75 jusqu’à Greding, dernier contrôle.
Après une longue descente, nous franchissons trois côtes sérieuses. La région me plaît beaucoup, les routes sont très calmes, je ne me sens pas fatiguée, mes jambes tournent à merveille. Je peux attaquer chaque bosse en force pour revenir sur mes deux compagnons, qui me larguent régulièrement dans les descentes. La pêche, quoi!


Oberpfalz


Kastl

Die Luft ist kühl und es dunkelt... La température baisse soudainement. Nous nous habillons pour la nuit. Au même moment, nous abordons une section plus roulante. Nous mettons le cap vers l’ouest, le vent n’est plus là pour nous contrarier, nous pourrions filer bon train, mais Andreas est cuit, il monte les bosses au ralenti. Nous l’attendons. Nous n’avançons pas vite. Il fait nuit noire. Je trompe le sommeil en fredonnant une de mes chansons «de marche» préférée, Les Loups, de Serge Reggiani. Je ne songe même pas à laisser tomber ceux qui ont été mes compagnons durant si longtemps - cela ne se fait pas.
Au milieu d’une côte un peu plus raide que les autres, Andreas met pied à terre. Il n’en peut plus, il veut s’allonger. Walter et moi l’en dissuadons, il fait bien trop froid, il faut tenir jusqu’à la prochaine ville, et tenter d’y trouver un café.


Berching, le canal

La prochaine ville est Berching, sur le canal du Danube au Main. Nous l’atteignons vers minuit. A l’entrée de l’agglomération, nous apercevons un petit hôtel dont les lumières brillent encore. Nous frappons timidement à la porte. Dans la salle de restaurant, tout est déjà bâché, les fourneaux éteints, les couverts préparés pour le lendemain, seul le patron et son personnel sont encore attablés, à discuter le bout de gras.
Ils nous accueillent à bras ouverts. Ils nous préparent du café, du thé. Ils nous font asseoir à une table et nous apportent une grande assiette de charcuterie et de fromage avec du beurre et du pain frais. Il fait bon chaud. C’est un de ces moments inespérés que le hasard de la route offre parfois aux randonneurs.
A une soixantaine de bornes de l’arrivée (nos compteurs affichent d’ores et déjà 1000km), nous perdons beaucoup de temps, mais nous reprenons des forces. Cet hôtel-restaurant était providentiel. Soixante kilomètres, en soi, ne sont rien, mais peuvent se transformer en calvaire; il faut l’avoir vécu pour en prendre conscience...

«Mir tut alles weh», gémit Walter alors que nous escaladons la colline qui nous sépare de Greding. La voici donc, cette troisième nuit. J’ai toujours de bonnes jambes, et contrairement à Walter, je n’ai mal nulle part. Ma seule inquiétude est de savoir si je résisterai au sommeil. Il fait frisquet. Au-dessous de nous, scintillent les lumières des agglomérations qui longent le canal. Au-dessus, c’est la lune dans le ciel étoilé. Der gestirnte Himmel über mir...
Onze kilomètres plus loin, nous stoppons à la station-service OMV de Greding (km1015), où nous retrouvons deux autres randonneurs. La station est fermée entre 23h00 et 05h00, mais comme Karl l’a indiqué sur le road-book, le cachet a été déposé sur l’appui de la fenêtre des toilettes, dont la porte est restée ouverte. Nous effectuons donc les opérations de contrôle nous-mêmes, en contresignant respectivement nos cartes de route.
Nous repartons tous les cinq à l’assaut des collines suivantes. Les ultimes kilomètres sont en principe roulants, car on se maintient en hauteur, mais la petite troupe est à bout de forces. Nous nous traînons. Le quatrième collègue, incapable d’attendre, nous distance, le cinquième, qui s’endort, reste en arrière. Walter, Andreas et moi ne nous quittons pas. Bien qu’Andreas nous incite à partir devant, Walter et moi affirmons que de rouler à faible allure ne nous dérange pas du tout. Nous terminerons ensemble!


Pollenfeld, de jour

En traversant un village, nous rencontrons un groupe de fêtards sortant bien éméchés de quelque Bierstube. A mon grand étonnement, ils nous acclament en criant: «Randonneure!»... Mes compagnons m’expliquent qu’il y a peu de temps, la télé régionale a fait un reportage sur le cyclisme à Osterdorf - Pappenheim, et que Karl en a profité pour expliquer ce qu’étaient les randonneurs, les brevets de longue distance, Paris-Brest et le Grand Huit. Du coup, même au fin fond de la Bavière, les gens nous connaissent. C’est qu’il ne se passe jamais rien dans le coin. Alors, des randonneurs, quel événement!...

Sur le plateau, l’air est glacial. Peu à peu, le jour se lève sur la campagne bavaroise, sur les champs, les pâturages, les forêts, sur l’étable des vaches qui ont vue sur les Alpes... et sur ce petit village noyé dans les blés... die verwegene Radfahrer erreichen das Ziel... Osterdorf, tes randonneurs sont de retour!
Il est 04h00, dimanche. Heidi est toujours là, souriante, attentionnée, infatigable. Tandis que je savoure un thé, Jim arrive. Ne trouvant pas d’hôtel, il a passé la nuit au dortoir. Après deux nuits et une journée de repos, il est parfaitement en état de conduire jusqu’à Paris. Tant mieux, je ne serais pas capable de le relayer! Je passe sous la douche, me change, nous chargeons Spirit et faisons nos adieux à Heidi – Karl est encore en route.

Lebe wohl, Osterdorf !


Heidi Weimann


Quelques réflexions...

Jim est assez déçu, cela se comprend, mais que faire quand on souffre autant? La sagesse commande d’abandonner. Mis à part ce pépin physique, mon compagnon de route est ravi d’avoir tenté l’aventure bavaroise. Pour lui, c’était une expérience totalement nouvelle. Jim, sans être un cycliste de longue date, a plutôt le profil d’un cyclosportif. Les seules randonnées de longue distance auxquelles il ait participé sont Bordeaux-Paris et Paris- Brest-Paris, comme beaucoup de Français d’ailleurs (je ne parle évidemment pas des fléchards ou des diagonalistes, qui savent ce que randonner veut dire).

Or, ces deux épreuves ne sont pas représentatives de la randonnée longue distance en général, telle qu’elle se pratique à travers le monde. Eh oui, ça peut paraître paradoxal, mais (sans même parler de Bordeaux-Paris, qui, si l’on considère la catégorie «moins de 28h», est carrément une cyclosportive) notre PBP, pourtant à l’origine des Randonneurs Mondiaux, est loin d’être exemplaire.
Avec ses milliers de participants, ses fréquents et copieux ravitos, son fléchage, son cortège de voitures suiveuses qui vont de contrôle en contrôle, on pourrait presque le prendre pour une longue cyclosportive, et penser qu’il suffit de se mettre dans des paquets, de se faire assister et de suivre le mouvement – ce qui n’a plus grand’chose à voir avec la randonnée.

Pourtant - les randonneurs étrangers le comprennent très bien - PBP n’est pas une course (rappelons que la dernière course officielle a eu lieu en 1951). L’écrasante majorité des randonneurs viennent simplement pour participer, car PBP est d’abord une grande fête, un pèlerinage que chacun doit avoir accompli au moins une fois dans sa vie. C’est un aboutissement, un événement exceptionnel, unique.
L’ordinaire des randonneurs a un visage bien différent. On l’observe sur les brevets qualificatifs, qui se déroulent tous les ans, dans la discrétion, sans beaucoup de participants ni beaucoup de moyens, ou bien sur des brevets de 1000 (ou plus) assez confidentiels, comme le Grand Huit.
Si PBP est comme la Mecque, avec ses foules et sa frénésie, les brevets mondiaux sont comme des églises de village où l’on pratique le culte en petit comité, sans esbroufe mais avec une intime conviction.

Les randonneurs allemands, qui ont découvert PBP en 1995, ont su en tirer la substantifique moelle, comme dirait Rabelais, et rapporter chez eux le véritable esprit de la randonnée longue distance.
Le randonneur, selon Karl (et l’école allemande, initiée par Claus Czycholl), est indépendant, il roule à son propre rythme, en autonomie complète, sans fléchage, sans ravitos, il emporte sa nourriture ou l’achète en cours de route, enfin il fait tamponner sa carte dans les commerces des localités désignées comme lieux de contrôle, afin de prouver qu’il a effectué l’épreuve dans les délais impartis. Les frais d’inscription sont faibles. La pratique de la randonnée se rattache au cyclotourisme, à travers lequel on part à la rencontre des régions étrangères et de leurs habitants. Elle se démarque nettement des «Radmarathons» (je préfère ne pas traduire) allemands, autrichiens, suisses, italiens et scandinaves, qui sont organisés de bout en bout:

«Bei den sogenannten Randonneurs oder Randonnees ( franz. la randonnee bedeutet große Tour, Fernfahrt ) wird jeweils eine Rundstrecke angeboten, die jeder Teilnehmer in seinem individuellen Tempo zurücklegt. Im Gegensatz zu den in der Regel voll durchorganisierten Radmarathons ist bei den Randonneurs bzw. Randonnees der Teilnehmer auf sich selbst gestellt; das Startgeld ist dementsprechend gering. Die Strecke ist meist nicht ausgeschildert, die Teilnehmer fahren nach Streckenbeschreibungen. Es gibt keine organisierten Verpflegungsstellen; man kehrt entweder auf der Strecke ein oder man bringt sich seine eigene Verpflegung mit bzw. kauft diese unterwegs ein. Bei vielen Veranstaltungen gibt es nicht einmal feste Kontrollstellen. Vielmehr läßt man sich seine Kontrollkarte in den auf der Streckenbeschreibung angegebenen Ortschaften in irgendeinem Geschäft oder einer Tankstelle abstempeln als Nachweis dafür, daß man in der vorgegebenen Zeit dort war. Diese Art der der Organisation hat ihren eigenen Charme, bekommt man doch so ganz andere Kontakte mit der einheimischen Bevölkerung. Der ursprüngliche Charakter der Radtouristik, des Kennenlernens fremder Regionen und ihrer Bewohner, ist bei diesem Typ von Veranstaltung sehr viel mehr erhalten als dies bei den Marathons in Deutschland, Österreich, der Schweiz, Italien und Skandinavien der Fall ist» (site de Karl, onglet Lexique, entrée ARA).

Notons que randonner en autonomie n’est pas forcément synonyme de lenteur. Les plus costauds bouclent le Grand Huit en moins de 40h, c’est dire!... En outre, ils ne le font pas savoir. D’ailleurs, Karl et Heidi ne veulent pas publier les temps réalisés. Seul compte le nombre de «finishers».

Bref, j’en reviens à Jim, qui, on le comprend mieux dans ce contexte, a débarqué à Osterdorf comme sur une autre planète...
Il s’étonnait que nous ne soyons que cinquante au départ, qu’il faille se battre avec le road-book et que tout le monde ait des sacoches et une dynamo dans le moyeu, lui qui tient encore à son look de coureur, au point de caser des habits dans ses porte-bidons et d’emmener un Camelbak, plutôt que de défigurer son RZWO en l’affublant d’une sacoche de guidon...
Et pourtant, il a eu le grand mérite de ne pas venir avec des œillères, d’apprécier la gentillesse des organisateurs, le courage des participants, de se prêter aux nouvelles règles du jeu sans protester, de s’immerger dans l’autonomie complète, d’accepter que ses repères sautent les uns après les autres et que sa vision des longues distances soit bouleversée.
Intelligence, ouverture d’esprit, envie de découvrir, d’apprendre et de se remettre en question... je dis bravo!

Les cyclistes qui franchissent ce pas ne sont pas si nombreux. Comme le note Claus Czycholl dans l’histoire des ARA, les randonneurs de longue distance sont plus souvent des sportifs issus d’une autre pratique d’endurance (marathon, aviron, natation, alpinisme, plongée, triathlon, vol à voile) que des cyclosportifs pur jus (site ARA, onglet ARA History, brochure pdf, p.14).


ARA


De mon côté, évidemment, je n’ai pas subi un tel bouleversement, je savais à peu près ce qui nous attendait, même si j’ai été surprise (et déçue) par la signalisation allemande. Outre mon attrait pour les nouveaux paysages de montagne, j’avais très envie de vivre un 1000 chez d’authentiques randonneurs, et de voir les Bavarois à l’œuvre. La randonnée de longue distance a de solides bases communes, mais il y a toujours une coloration nationale, voire régionale, qui varie, et c’est un plaisir de la découvrir.

Sur le plan touristique, je n’ai pas été à la hauteur, n’ayant pas réussi à prendre beaucoup de photos. Ce n’est vraiment pas évident quand on roule à deux, ou en groupe. On ne peut pas demander aux autres de s’arrêter exprès. Il faudrait pouvoir photographier tout en pédalant, un exercice trop périlleux pour moi! D’autre part, les soucis du moment ont souvent pris le dessus et j’ai oublié que j’avais mon appareil dans la sacoche... Enfin, sur ces longs brevets, les pauses ne doivent pas se multiplier: l’impression de ne pas avancer est psychologiquement désastreuse.
Les images qui illustrent ce récit ont donc été chipées sur le net, je m’en excuse...

Sur le plan sportif, j’avais établi des prévisions sur une base de 18km/h, selon lesquelles nous devions arriver samedi soir à Osterdorf, dans un délai de 58h16, en n’effectuant que deux nuits à vélo. Or, vu le temps perdu à chercher la route (et à lutter contre le vent), la troisième nuit était devenue inévitable. La difficulté fut de l'accepter, car le moral en souffre. Il faut réviser ses ambitions à la baisse en cours de route, ce n'est pas facile, c'est une leçon d'humilité.
J'ai finalement mis un peu plus de 66 heures (soit du 16km/h). Très sincèrement, je n'éprouve aucune déception. Au contraire, je suis heureuse d'être allée au bout, et même étonnée d'y être parvenue dans un tel état de fraîcheur: mis à part le manque de sommeil, les jambes étaient encore bonnes, et je n'avais mal nulle part.

L'essentiel est que je reste très émue et fascinée par cette famille "internationale" des randonneurs qui se réfèrent à PBP et en cultivent l'esprit... j’ai ressenti la même chose qu’au Canada et aux USA l’an dernier. Peu importe de quel pays nous venons, et quelle langue nous parlons, nous partageons la passion de la randonnée... n'est-ce pas quelque chose de très beau?

Karl n’a pas encore réalisé son rêve. Seuls 41 randonneurs ont terminé le Grand Huit en 2009.
Irons-nous l’aider en 2010?...


... Ois Guade zum Geburdstog!